
Dans un contexte de révolte étudiante sévèrement réprimée par les autorités, des jeunes québécois ont décidé de se faire tatouer le carré rouge, symbole du mouvement.
"Ce symbole qu'on voudrait nous faire enlever, on va se le faire appliquer définitivement sur la peau"
Le mouvement étudiant québécois entamera bientôt sa 20ème semaine de contestation. Soit plus de 4 mois de grève, de manifestations et de négociations avortées. D'abord initié par les associations étudiantes contre la hausse des frais de scolarité, le "Printemps érable" a rapidement dépassé la cause universitaire. Face à un gouvernement libéral, mené par Jean Charest, qui reste sourd aux revendications des étudiants et préfère réagir par la sanction, ce sont les professeurs, les familles, puis finalement les citoyens québécois qui se sont mobilisés.
Le mouvement étudiant est rapidement devenu un mouvement de contestation sociale. Les mères au foyer, les personnes âgées et les petits enfants sont depuis lors descendus dans la rue chaque soir, manifester leur soutien dans un grand concert de casseroles.
Un élan qui, dans un contexte de Plan Nord (déja sujet à polémique) et de Grand Prix de F1, fait désordre. C'est ainsi que pour contenir les débordements, le gouvernement Charest a fait voter la Loi 78 qui limite le droit de manifester, et stigmatise les personnes portant le carré rouge.
Les manifestations non renseignées à la police sont déclarées "illégales". Depuis, même si le mouvement tend à rester pacifiste, les arrestations en masse se multiplient ainsi que les affrontements entre les étudiants et la police, dont la brutalité a fait polémique ces dernières semaines.
Quant au port carré rouge, devenu un "symbole de violence et d'intimidation" selon Christine St-Pierre, la ministre de la Culture, il est devenu proscrit sous peine d'amende...
Humour et engagement
Parmi les nombreux artistes à avoir pris position Gab Roy est l'un des plus virulent. Sur son blog il poste régulièrement chansons et gags en faveur du mouvement. C'est ainsi que l'idée du Tattoo-O-Thon lui est venue, comme un "énorme fuck" à la Loi 78.
Dans une vidéo, il invite donc les québécois à venir se faire tatouer en nombre, le 15 juin, dans un parc du centre de Montréal. Sur la page Facebook créée pour l'évènement, plus de 250 "participants" attendaient le jour J.
Le soir même nous rencontrons Gab au parc. Armé d'un mégaphone, il appelle un à un les candidats. Dispatchés vers trois tables de tatouage, les jeunes patientent en chantant des slogans ou en encourageant les amis qui grimacent sous l'aiguille.
Gab, bien que très affairé, a le sourire. Depuis 17h, il organise, motive, répond à des interviews, prend les noms des candidats... Lui même fut le premier tatoué : "C'est une image belle et forte. On voit qu'au Québec il y a des gens avec des convictions... qui sont prêts à se faire tatouer ces convictions, se les faire imprimer de façon permanente sous la peau."
Gab Roy : naissance d'une idée.
Gab Roy : les Québécois sont déterminés.
L'installation bien que sommaire répond aux normes d'hygiène. Dix dollars canadiens (un peu plus de 7,5 euros) sont demandés à chaque participant, de quoi couvrir le coût de l'encre et du matériel stérile.
Jonathan Dupuis, l'un des tatoueurs a juste le temps de sa pause-clope pour nous parler. Travailler gratuit ? Ok si c'est pour une cause juste : "C'est ma façon de contribuer (...). Je connais beaucoup de tatoueurs, j'ai proposé à beaucoup de monde, mais ils étaient tous à leurs projets personnels: "oh non faut que je gagne ma vie, faut que je travaille, faut que je pense à moi avant", tu sais ? explique t-il dubitatif. Moi de penser autrement avec les tatoueurs qui sont là, avec tous les assistants, c'est une bonne chose... de travailler pour la communauté ".
Jonathan a les yeux fatigués, il travaille à la chaîne depuis bientôt trois heures, il sait que la soirée sera longue. "On est ici jusqu'à au moins 1h". Quant au nombre de personnes qu'il a tatouées, il a arrêté de les compter : " Y'a pas le temps pour ça ..." plaisante t-il.

Michelle, étudiante à l'Université de Concordia, est l'une des jeunes a avoir sauté le pas ce soir. Visiblement excitée par le petit carré rouge qu'elle arbore maintenant au poignet, elle nous dit espérer que ce geste envoie un message au gouvernement. "Ils aimeraient ça, nous interdire de porter le carré rouge et qu'on se plie à ce qu'ils nous demandent de faire...Je pense que ça c'est une bonne réponse (...) à leur demande et justement c'est : NON, on ne va se plier à ce règlement là. La loi 78, c'est anti-constitutionnel". Elle regarde son bras puis ajoute, euphorique: "Moi je suis ici pour dire que jamais je n'arrêterai de porter mon carré rouge!"
Michelle a bon espoir pour la suite des évènements. "Si je me fait tatouer un carré rouge, c'est parce que je crois que ça va être avec nous jusqu'à la fin de nos jours, dit-elle assurée. On va se rappeler quand on sera petits vieux que c'est grâce à nous que le monde pouvait aller à l'école, puis qu'ils n'ont eu pas besoin de travailler chez Mac Do pour le reste de leur vie" .
Le mouvement étudiant a depuis quelques temps été rejoint par d'autres franges de la population et Michelle se sent soutenue : "Mes parents sont en arrière de moi, ainsi que toutes mes amis. Chaque jour il y a du monde qui se réveille, je crois que ça ne fait juste que grandir".
Extrait de l'interview de Michelle
Une révolte sur plusieurs fronts
L'impression de Michelle est partagée Scott-William qui vient lui aussi de se faire tatouer. Bien qu'il soit déjà dans la vie active, le mouvement lui tient à coeur, d'abord par soutien aux étudiants, mais aussi car il y voit beaucoup plus que la question des frais universitaires: " Je revendique le fait d'avoir un gouvernement qui ne nous ment pas en pleine face, qui n'essaye pas d'exploiter le Québec pour ses propres intérêts, mais pour le bien de son peuple finalement." A côté de lui, son ami Nicolas porte sur le front un autocollant "Le Québec n'est pas à vendre".
Scott-William, fier de son engagement.
C'est décidément sur un fond de contestation sociale que se déroule le Tattoo-O-thon. Tout s'y mêle : cause étudiante, avenir du Québec, rejet du gouvernement libéral, à l'image du mouvement !
Le carré rouge, nous dit Gab Roy, est devenu le symbole d'un "mouvement de vigilance citoyenne" et d'ajouter: "C'est rendu à être le nouvel emblème de la gauche au Québec".
L'emblème de la Gauche ? Il n'en fallait pas plus pour que le PQ (Parti Québécois), qu'on pourrait qualifier de centre-gauche, s'empare à son tour du symbole. Provocation vis à vis du PLQ (Parti Libéral Québécois) ou réel soutien aux étudiants, les leaders de l'opposition se sont mis à arborer le carré rouge à l'Assemblée.
Gab Roy : l'évolution de la signification du carré rouge et la nécessité de prochaines élections.
Les élections générales sont prévues pour 2013. Mais depuis notre rencontre avec Gab Roy, des élections partielles anticipées ont déjà donné le Parti Libéral Québécois perdant dans une circonscription.
AnnaPhylaxie
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Commentaires
Oui merci Mimi, confusion libéral/conservateur corrigée.
En Europe la droite est souvent qualifiée de libérale et conservatrice, d'où cette jolie boulette qui fait rire au Canada.